Elections espagnoles de mars 2008 : des territoires en mouvement
Les élections du 9 mars 2008 en Espagne ont donné une image de stabilité. Le gouvernement minoritaire du PSOE a été reconduit, une légère progression en voix sanctionnant un bilan jugé positivement. L’opposition du PP, comme le parti majoritaire, a gagné quelques sièges aux Cortes, après quatre années de bipolarisation extrême due à des affrontements exacerbés entre José Luis Zapatero et Mariano Rajoy. Un statu quo où chacun aurait marqué des points, le socialiste en étant réélu et en prouvant ainsi que son élection de 2004 était autre chose qu’une simple conséquence des attentats du « 11-M ». Le populaire en légitimant sa présence à la tête de l’opposition, ne subissant pas de désaveu pour sa stratégie d’opposition frontale.
Derrière ce constat, la carte électorale de l’Espagne bouge pourtant. Une première donnée géographique a généralement relevée par la presse : le PSOE, dans la suite des élections locales et autonomes de 2007, réalise des scores décevants à Madrid et dans la Communauté valencienne, deux régions peuplées et donc importantes pour toute élection nationale. A Valence, avec 41% des voix, il décroche sensiblement, pour la première fois, par rapport à la moyenne nationale. Le PP obtient plus de 10% d’avance, avec une majorité absolue de suffrages exprimés. A Madrid, avec 39,7% pour les socialistes, l’écart atteint 9,7 points. Surtout, le recul est de 4,4 points pour le PSOE, alors qu’il progresse au niveau national.
Dans l’autre sens, les cartes montre que le PSOE a clairement amplifié son avance en Catalogne et au Pays Basque, ainsi que dans une moindre mesure en Aragon. L’écart entre PSOE et PP atteint 29 points en Catalogne, près de 20 au Pays Basque. Autrement dit, avec des scores proches de la moyenne nationale, le PSOE creuse l’écart avec une droite marginalisée. Ces régions sont en effet moins bipolarisées que les autres, en raison de la présence électorale de forts partis nationalistes, dont le recul en 2008 a profité exclusivement à la gauche. Le quasi équilibre PSOE – PP obtenu en Galice, région où le parti nationaliste BNG est de surcroît allié à la gauche, peut être assimilé à cette évolution, d’autant plus que la région est un fief de la droite depuis le rétablissement de la démocratie et que Mariano Rajoy, chef de la droite, en est originaire. Enfin, l’évolution des régions insulaires Baléares et Canaries peut être associée à cette dynamique.
Il est difficile de ne pas faire le lien entre ces résultats et la politique de décentralisation et « d’Espagne plurielle » du gouvernement socialiste. Celle-ci a valu au PSOE de compenser ses pertes castillanes et valenciennes et de se maintenir au pouvoir en captant les voix de la gauche républicaine indépendantiste catalane, des nationalistes modérés basques, de la « Chunta » en Aragon, des régionalistes progressistes aux Baléares, et de la Coalition Canarienne. Ce qui valide, au moins dans l’immédiat, la stratégie de J.L.Zapatero et balaie pour le moment les critiques de la droite.
La conséquence en est une bipolarisation renforcée du paysage politique espagnol, les deux grands partis cumulant 83,8% des voix. Certes, cette bipolarisation est en partie liée au succès du PSOE dans les autonomies, qu’il faudra confirmer lors des prochaines élections. Certes également, les partis régionaux réalisent des scores plus élevés lors des élections autonomes. Les élections anticipées de 2008 au Pays Basque diront si le PSOE peut confirmer son succès. Le score peu flatteur des socialistes catalans en 2006 (20 points de moins qu’aux élections nationales) incite à la prudence. Pourtant, la bipolarisation lors des élections s’inscrit également dans un mouvement de long terme. A toutes les élections générales depuis 1989, le total PSOE+PP progresse à chaque fois de 3 points en moyenne, quel que soit le vainqueur de la consultation. Il n’y a donc pas que du conjoncturel dans ce mouvement, très sensible notamment au Pays Basque.
En revanche, voire dans les résultats de Madrid, de la Castille et de Valence le signe d’une avancée homogène de la droite dans les régions centrales et centralisatrices, serait une erreur.
- En ce qui concerne la région de Valence, la progression de la droite est une donnée de long terme, atténuée mais similaire à celle qui a touché la petite région autonome de Murcie, où le PSOE encore au dessus de ses scores nationaux il y a 20 ans, s’est effondré au point de céder près de 30 points au PP cette année. Une évolution spectaculaire, mais qui a commencé bien avant l’ère Zapatero. L’évolution de Valence est plus lente, mais elle s’inscrit également dans le long terme, et fait penser aux phénomènes électoraux des régions touristiques Provence-Côte d’Azur en France ou de la Ligurie occidentale en Italie.
- Le cas de Madrid, certes préoccupant pour le PSOE, ne correspond pas à la même évolution de fond. Lors des élections nationales, le PSOE est constamment eu dessous de sa moyenne nationale depuis les années 1980. Son score de 2008 est conforme à sa position moyenne lors des élections de 1986 à 2000. Si la déception est si forte, c’est par comparaison avec les espoirs du début des années 2000, où le PSOE, allié à la gauche communiste (désormais en chute libre dans une région où elle était puissante), avait failli ravir la présidence de la Communauté autonome. Par rapport aussi aux élections de 2004, où l’indignation consécutive aux attentats et la mobilisation contre la guerre en Irak avait permis de hisser exceptionnellement le PSOE au dessus de sa moyenne nationale, presque à égalité avec le PP. Mais, en somme, il n’y a pas de recul du PSOE sur le long terme, seulement par rapport au pic de l’année 2004. Le PP renforce sa première place, qu’il occupe depuis 1989. Le 11-M appartient politiquement au passé.
- Cette stabilité de Madrid traduit aussi sa position géographique à un point d’équilibre entre un sud historiquement dominé par le PSOE, mais où celui-ci s’affaiblit lentement, et un nord/nord-ouest historiquement à droite, où la domination du PP décline symétriquement. La Castille-la-Manche, toujours dirigée par la gauche, voit les populaires s’imposer aux élections nationales, et le PSOE n’y dépasse plus sensiblement sa moyenne nationale (44,5%). En revanche, le PSOE réalise un score presque identique (42,8%) en Castille-Leon, dans une évolution inverse. Les deux Castilles s’homogénéisent. Ce mouvement de l’Espagne centrale se prolonge à la périphérie. Les régions d’Extrémadure et d’Andalousie, toujours dominées par les socialistes, connaissent en effet un tassement lent mais régulier de leur avance. Symétriquement de nouveau, le PSOE progresse lentement dans tout le nord ouest du pays.